L’Espagne, bastion du Lobby nucléaire

Santiago Vilanova *
Traduit d’espagnol en français par
Ivo Rens

 Prisonnier d’UNESA, l’association patronale des compagnies d’électricité, le Gouvernement du Premier ministre Rajoy prétend étendre jusqu’à 60 ans la vie utile des six centrales nucléaires.

Le général Franco, dictateur, et la Junte de l’Energie Nucléaire (JEN) créée en 1951 et contrôlée par des généraux putschistes, avaient prévu de construire 38 reéacteurs sur tout le territoire national. Leur objectif était de faire de l’Espagne l’une des grandes puissances nucléaires de la planète, de disposer de grandes quantités de plutonium militaire et d’entrer dans le club atomique (avec la permission du Pentagone). Pour le Etatsuniens, c’était là une bonne affaire : on vendait la technologie PWR (Pressurized Water Reactor) de la Westinghouse et la technologie BWR (Boiling Water Reactor) de la General Electric, on plaçait des crédits en dollars de la Chase Manhattan Bank et de la Eximbank et on offrait la maintenace scientifique et technologique. Au surplus, la Chevron se chargerait d’exploiter les gisements d’uranium localisés dans différentes régions d’Espagne (objectif entrepreneurial qui ne put aboutir grâce à l’opposition populaire et à celle des municipalités visées). Cette ambition du franquisme comportait, dans une certaine mesure, une cession de souveraineté au travers d’accords bilatéraux, du Traité d’amitié et de coopération et de l’installation de bases étatsuniennes sur le territoire espagnol.

Le Lobby nucléaire, héritier du franquisme.

 En dépit de la forte répression des antinucléaires et de la censure exercée sur les moyens de communication, ce plan nucléaire pharaonique – bien cararctéristique du mégalomane qu’était Franco, fasciné par l’impact des bombes atomiques sur Hisroshima et Nagasaki – ne put être mené à bien dans sa totalité. Au Pays basque (Euzkadi), la mobilisation des associations telles le Comité de défense d’une côte basque non nucléaire et l’action du groupe armé ETA empêchèrent l’entreprise électrique Iberduera de construire les centrales de Lemoniz, de Ea et de Deva. En Catalogne, les confréries de pêcheurs et d’agriculteurs parvinrent à freiner l’installation de deux réateurs à Ametlla de Mar, un des villages de pêcheurs les plus florissants du littoral de Tarragone, mais elles ne purent éviter la construction, à peu de distance de là, de la Centrale de Vandellos dans le golfe de San Jordi et de celle d’Ascó, sur l’abondant fleuve Ebro. Il y eut aussi une opposition aux projets nucléaires en Estrémadure, en Andalousie, en Navarre, en Galice et en Cantabrique. La lutte antinucléaire compta une victime, l’écopacifiste basque Galdys del Estal abattue par les tirs d’un garde civil le 3 juin 1979, lors d’une journée consacrée à la dénucléarisation d’Euskadi qui avait été organisée à Tudela, en Navarre.

La Junte de l’Energie Nucléaire et le Gouvernement de Carrero Blanco, dominée pendant les années 1960 par les technocrates de l’Opus Dei, se contentèrent d’imposer sept centrales nucléaires et un total de dix réacteurs : la Centrale de José Cabrera, à Zorita, province de Guadalajara, avec un PWR d’une puissance de 150 MW (le premier à être inauguré par Franco le 12 décembre 1968, et qui fut arrêté en 2006) ; la Centrale de Santa María de Garoña, dans la province de Burgos, avec un BWR de 466 MW, arrêté en 2013, mais qui pourrait être réactivé en 2015 ; la Centrale d’Almaraz, dans la province de Cáceres, avec deux réacteurs PWR de 980 et 984 MW ; la Centrale d’Ascó, dans la province de Tarragone, avec deux réacteurs PWR, respectivement de 1’032 et 1’027 MW, la Centrale de Cofrentes, dans la province de Valence, avec un réacteur BWR de 1’092 MW ; la Centrale de Vandellós, dans la province de Tarragone, avec un réacteur graphite-gaz de 450 MW, le seul représentant de la technologie française (arrêté en 1989 à la suite d’un grave incendie) et un PWR de 1’087 MW ; enfin, la Centrale de Trillo, dans la province de Guadalajara, avec un PWR de 1’066 MW.

Le coût financier brutal du plan énergétique initial et les grands besoins en uranium freinèrent les délires atomiques de l’Amiral Carrero Blanco. Néanmoins, le Lieutenant général Juan Vigón, directeur de l’Ecole supérieure de l’Armée et ministre de l’air des troisième et quatrième gouvernements de Franco, ainsi que le Général de division Eduardo Hernández Vidal et le Contramiral José María Otero Navascués (lequel présida la JEN de 1958 à 1974) considérèrent que le parc nucléaire civil était suffisamment important pour pouvoir disposer d’uranium enrichi et de plutonium dans les laboratoires spéciaux prévus dans un grand complexe qui serait construit à Cubo de la Solana (province de Soria). Pour camoufler le développement de l’arme nucléaire, on créa le Comité de recherches atomiques et la société secrète intitulée Etudes et patentes d’alliages spéciaux (EPALE). Au premiers rangs des scientifiques qui conseillèrent les militaires franquistes pour obtenir du plutonium figurèrent le professeur Paul Scherer, de l’Institut de physique de l’Université de Zurich (qui sera l’un des créateurs du CERN), Werner Heisenberg et Karl Wirtz de l’Institut Max Planck de Göttingen. Furent également en contact avec ces militaires, Samuel K. Allison, de l’Université de Chicago, et Bertrand Goldschmidt auquel le Général avait confié le soin d’isoler les premiers miligrammes de plutonium. (1)

L’ami américain

 La stratégie énergétique du franquisme pour contrer l’isolement international de la dictature fut d’ouvrir l’Espagne au marché nucléaire nord-américain en créant des entreprises électriques et des banques (Central, Banesto, Urquijo, Hispano-Americano…) dont les conseils d’administration étaient dans les mains de financiers qui avaient appuyé le coup d’Etat fasciste contre la République (comme le magnat Juan March qui domina la compagnie électrique FECSA – Forces Electriques de Catalogne – ou José María Oriol y Urquijo qui présida les sociétés Hidroelectrica Española et UNESA). L’appui du FMI, de la Banque mondiale et du Groupe Rockefeller à l’admission de l’Espagne au Nations Unies, le 14 décembre 1955, avait comme contrepartie une colonisation sans précédent (Accords hispano-nordaméricains ou Pacte de Madrid en 1953 et 1955 ; installations de bases étatsuniennes à Rota, Morón et Torrejón de Ardoz ; crédits pour la construction de centrales nucléaires et achat d’armements ; domination des secteurs énergétique et agricole par des succursales bancaires et des multinationales nordaméricaines)

Néanmoins, quand fut venue l’heure de la vérité, le Pentagone s’opposa brutalement à ce que l’Espagne accède au “Club atomique“ bien qu’elle eût investi des millions de dollars pour obtenir du plutonium. L’Amiral Luis Carrero Blanco, qui était destiné à succéder à Franco, aspirait à construire des sous-marins atomiques et, par conséquent, il se refusait à signer le Traité de non-prolifétaion nucléaire (TNP). La chose fut rapportée à Henry Kissinger, lors de la visite qu’il fit à Madrid le 19 décembre 1973, le jour précédant celui du décès de l’Amiral dans un attentat perpétré par l’ETA, attentat dans lequel certains analystes virent la main noire de la CIA. Se refusa également à signer le TNP le Président du Gouvernement dit “de transition démocratique“ (1976-1981) Adolfo Suárez qui, jusqu’en 1981, souhaitait doter la Force aérienne espagnole de bombes atomiques tactiques. (2)

Les pressions du Pentagone sur le Gouvernement socialiste de Felipe Gonzalez (qui opta pour l’adhésion à l’OTAN) aboutirent finalement, le 10 avril 1987, à ce que l’Espagne souscrive au TNP et renonce à son rêve atomique.

A l’époque, le modèle énergétique espagnol était déjà profondément dépendant de l’énergie nucléaire, surtout la Catalogne qui génère 17% du PIB espagnol et qui consomme 50% de l’énergie électrique produite dans les Centrales de Ascó et Vandellós.

La frauduleuse “transition démocratique“

 Les Pactes de la Moncloa, signés à Madrid le 25 octobre 1977 entre le Gouvernement d’Adolfo Suárez et les principaux partis politiques, dont le Parti communiste (qui ne s’opposa pas au contrat de fourniture à l’Espagne d’uranium enrichi passé entre la multinationale soviétique Techsnabexport et l’Entreprise nationale de l’uranium ENUSA) (3), ne modifièrent en rien les structures énergétiques héritées du franquisme et consolidèrent l’énergie nucléaire. On fit la sourde oreille aux exigences des organisations antinucléaires et écologistes qui demandaient un audit du secteur et un moratoire. Par ailleurs, la banque nordaméricaine voulait rentrer dans ses fonds en ce qui concerne les crédits qu’elle avait accordés pour la construction des centrales nucléaires et elle souhaitait continuer à dominer de l’extérieur ce secteur éminemment stratégique. (Les Etats-Unis aussi fournissaient de l’uranium enrichi à l’Espagne.)

Au fil des années, l’Entreprise nationale de l’uranium (ENUSA), créée en 1972, ainsi que Tecnatom, créée en 1957, s’étaient renforcées en intervenant dans les transactions internationales sur le nucléaire, tant dans la gestion et l’achat d’uranium enrichi que dans la fabrication de combustible et la prestation de services à divers pays, surtout latinoaméricains, allant jusqu’à exporter 65% de la production des assemblages de combustibles issus de son usine de Juzbado, dans la province de Salamanque.

Tels sont les antécédents du secteur énergétique espagnol, dirigé aujourd’hui par une oligarchie électrique qui, grâce à la complicité du Gouvernement Rajoy, a réussi à freiner le développement des énergies du soleil, surtout les centrales solaires et les parcs éoliens, de peur de perdre, avec ses ses privilèges, le négoce dérivé de l’électricité nucléaire (dominé par Endesa et Iberdrola) ainsi que celui du gaz naturel (monopolisé par Gas Natural-Fenosa).

Après l’arrivée au pouvoir du PSOE (Parti Socialiste Ouvrier Espagnol) en 1982, les programmes nucléaires ambitieux furent suspendus du fait de la pression des écologistes mobilisés par l’accident survenu dans la Centrale de Three Mile Island le 28 mars 1979 et du fait aussi de leurs coûts colossaux. Le Gouvernement de Felipe Gonzalez approuva un moratoire en 1984 puis, en 1991, le fonctionnement de sept Centrales fut paralysé. Il s’agissait des Centrales Lemoniz I et II, dans la province de Biscaye, Valdecaballeros I et II dans la povince de Badajoz, de Trillo I et II dans la province de Guadalajara, de Regodela I dans la province de Lugo et de Sáyago I dans la province de Zamora. Les pertes atteignirent 729’000 millions de pesetas de l’époque. Afin de compenser le lobby nucléaire, l’Etat introduisit en 1997, dans le cadre de son moratoire, une disposition qui permettait aux entreprises fournissant de l’électricité de répercuter sur les consommateurs les investissements consentis en prélevant, jusqu’en 2020, un pourcentage des factures d’électricité. En raison de la baisse des taux d’intérêt et du fort accroissement de la demande d’électricité qui se traduisit par l’amortissement anticipé de la dette contractée, ces prélèvements varièrent. Le pourcentage des factures d’électricité ainsi prélevé est passé de 1,72% à 0,33%, cependant que le délai d’amortissement était ramené à 2015.

Avec son moratoire, le PSOE a servi les intérêts stratégiques du lobby nucléaire ployant sous les coûts élevés que les nouvelles normes de sécurité de l’AIEA avaient imposées aux gérants des réacteurs et il a même sauvé quelques compagnies électriques qui se trouvaient au bord du gouffre.

La fermeture de la Centrale de Garoña

 Le syndrome de l’accident de Fukushima qui entraîna une réaction critique contre les centrales nucléaires dans quelques pays, comme l’Allemagne (qui décida une fermeture progressive de ses 17 centrales nucléaires jusqu’en 2022), ou comme l’Italie qui finit par tenir un referendum sur le nucléaire, sans oublier le combat écologiste des Suisses qui obtinrent la fermeture progressive de leurs réacteurs d’ici à 2034, ce syndrome donc n’eut aucun impact sur la politique énergétique de l’Espagne. L’ex-Président du Gouvernement, Felipe Gonzalez, embauché par Gas natural-Fenosa, déclara en 2006 au sujet du moratoire décrété par son Gouvernement, qu’il avait été décidé en raison des difficultés relatives au problème du stockage des déchets radioactifs ; mais, comme depuis lors, selon lui, ce stockage avait enregistré des améliorations technologique ( ?) il conclut : “Il faut reconsidérer le moratoire“. Bien que la libéralisation du secteur énergétique ne s’oppose pas à ce que les compagnies électriques puissent construire de nouvelles centrales en Espagne, ces compagnies s’en sont abstenues en raison de l’hostilité de l’opinion publique et de l’absence des incitations fiscales dont elles bénéficièrent dans le passé. Le patronat des électriciens espagnols, qui paraît réticent à appliquer à la lettre les mesures de sécurité exigées par l’Union européenne (les fameux “stress tests“) en vue de prévenir les accidents avec fusion du cœur du réacteur, comme ceux qui se sont produits à Fukushima, ce patronat donc a proposé au Gouvernement Rajoy de prolonger la vie des centrales en fonctionnement jusqu’à 60 ans, conformément aux instructions du lobby nucléaire nordaméricain et des multinationales Westinghouse et General Electric. Citons en exemple la société Nucleonor, à laquelle participent Endesa-Enel et Iberdrola, propriétaire de la Centrale de Garoña : elle a demandé au Ministère de l’industrie l’autorisation de remettre en route cette installation qui a été inaugurée il y a 43 ans et qui a cessé de produire de l’électricité fin décembre 2012. Cette société électrique souhaite prolonger la vie utile de sa Centrale jusqu’au 2 mars 2031, soit 17 ans de plus, moyennant le remplacement de son système de réfrigération.

Contrôlé par les nucléocrates, le Conseil de sécurité nucléaire est disposé à le lui permettre. Greenpeace et les organisations d’agriculteurs appréhendent les effets d’un accident grave qui contaminerait tout le bassin de l’Ebre et détruirait leurs productions vivrières. 140’000 hectares de terres irriguées seraient impactées ! Nucleonor rétorque qu’il y a, aux Etats-Unis, 23 centrales BWR semblables à celle de Garoña qui ont été autorisées à poursuivre leur production jusqu’à leur 6oe année. Si le Conseil de sécurité nucléaire espagnol suivait cet exemple, les bénéfices des sociétés électriques espagnoles dépasseraient 40’000 millions d’euros et l’Etat encaisserait 1’200 millions d’euros au titre de la taxe nucléaire.

Les pionniers du mouvement antinucléaire espagnol ont réagi en lançant un manifeste visant à fermer définitivement la Centrale de Garoña et à dénucléariser l’Espagne et l’Europe. Les signataires, dont Mario Gaviria (Navarre), José Allende (Pays basque), Pedro Costa Morata (Murcia), José Manuel Naredo (Madrid), Juan Serna (Extremadura), Josep Puig, Xavier Garcia et Santiago Vilanova (Catalogne), y font valoir, entre autres arguments, que le Consortium d’assureurs espagnols, un des plus anciens au monde, couvre certains risques nucléaires mais non point le risque d’une catastrophe nucléaire. Ils proposent aussi que l’Union Européenne suive “le modèle germano-danois fondé sur les énergies renouvelables en lieu et place du modèle nucléaire français qui est dans l’impasse.“

En Espagne, les dirigeants tant socialistes que membres de l’Alliance populaire restent attachés au lobby nucléaire. Dans l’Union Européenne, le parc nucléaire espagnol est celui qui enregistre le plus d’incidents et d’arrêts techniques, du fait surtout des Centrales d’Ascó et de Vandellos en Catalogne, responsables de 43% de tous les incidents du parc nucléaire espagnol. Le 19 octobre 1989, un grave incendie se déclara dans la Centrale de Vandellos I exploitée par la société hispano-française Hifrensa. Les combustibles usés de cette Centrale étaient envoyés en train à l’usine militaire de Marcoule (France) qui en extrayait de l’uranium hautement enrichi et du plutonium. Cet incendie aurait pu dégénérer en une catastrophe comparable à celle de Tchernobyl. Mais le cœur du réacteur ne fut pas atteint, de sorte que seule se produisit une pollution chimique due à la combustion de quinze tonnes d’huiles avec le PCB des transformateurs. En son temps, la Junte de l’Energie Nucléaire franquiste avait opté pour la filière française graphite-gaz dans le but évident de consacrer ses déchets aux applications militaires. Pere Duran Farell, l’industriel catalan qui construisit cette installation, d’entente avec le général de Gaulle, en retira pour son entreprise Hidroelectrica de Cataluña d’énormes bénéfices dus à des avantages fiscaux et à des crédits à taux très réduits. A présent, le démantèlement du réacteur est à la charge des consommateurs qui le paient sur leurs factures d’électricité et, en l’absence d’un Entrepôt Temporaire Centralisé de déchets nucléaires de haute radioactivité projeté à Villar de Cañas, dans la province de Cuenca, les déchets de Vandellos restent entreposés en France et ils coûtent à la ENRESA, l’entreprise étatique des déchets radioactifs, la somme de 65’000 euros par jour. Un incroyable gaspillage des deniers publics.

Les nucléocrates espagnols

Comme à l’époque franquiste, les media gardent le science sur les problèmes environnementaux et de sécurité du parc nucléaire espagnol. Les sociétés fournissant de l’électricité sont représentées dans les conseils d’administration des journaux les plus lus, comme La Vanguardia et El País, et elles investissent de grandes sommes dans la publicité. Il en va de même pour les télévisions publiques et privées où le débat sur le nucléaire brille par son absence. La plupart des déclarations des dirigeants antinucléaires ou écologistes sont censurées et, lorsqu’il leur arrive de publier un livre ou un essai critiquant l’énergie nucléaire, ce livre ou cet essai peine à se diffuser. Le Forum Atomique Espagnol, association financée par le patronat des sociétés fournissant de l’électricité, étend ses tentatcules dans tout l’espace médiatique. Les organisations antinucléaires n’ont d’autre choix que de recourir à Internet. Grâce à Internet, on a pu dénoncer sur les réseaux la connivence entre les grands partis politiques et l’oligarchie électrique : l’ex-Président du Gouvernement, Aznar, a été embauché par Endesa et l’ex-Président Gonzáles par le Gas naturel-Fendosa. En Catalogne, la Plateforme civique pour un nouveau modèle énergétique, coordination inter-organisations, a saisi le Ministère public anticorruption d’une dénonciation, munie de 40’000 signatures, demandant qu’une enquête soit menée sur la connivence entre les partis politiques et les principales entreprises énergétiques du pays. Quelque chose de semblable se produit au Japon depuis l’accident de Fukushima pour que l’opinion publique s’oppose au redémarrage des 48 centrales nucléaires mises à l’arrêt. Tout comme le Conseil de sécurité nucléaire espagnol, l’Autorité nipponne de régulation nucléaire (NRA) est sous le contrôle des compagnies électriques.

J’ai entendu Amory Lovins dire ironiquement : “L’énergie nucléaire est l’énergie du futur dont le temps est passé.“ Mais ni Three Mile Island, ni Tchernobyl, ni Fukushima n’ont suffi à changer le cours et l’inertie du lobby atomique mondial, étroitement lié au nucléaire militaire. L’opinion publique est clairement opposée à ce que l’on continue à utiliser la fission pour produire de l’électricité, en raison de la dimension centralisée, policière et autoritaire de l’électronucléaire et surtout en raison des risques qui lui sont inhérents, nonobstant les rapports manipulés de l’OMS sur l’impact sanitaire de Tchernobyl et de Fukushima. Mais, paradoxalement, les structures politiques des Etats nucléaires sont corrompues et difficiles à renverser. Peut-être la création de nouveaux Etats dotés de constitutions écologiques fondées sur une démocratie participative pourra-t-elle déboucher sur une politique énergétique plus raisonnable axée sur le solaire. Les écologistes espagnols ont l’habitude de revendiquer le recours à des consultations populaires, comme le font la Suisse et la Suède, sur des questions aussi fondamentales que celle du modèle énergétique. C’est aussi ce que proposent les organisations écologistes indépendantes d’Ecosse et de Catalogne, nations qui ont entamé un processus sécessionniste de nature populaire et démocratique.

Au niveau mondial, les subventions annuelles aux énergies fossiles dépassent les 400’000 millions d’euros, tandis que les énergies renouvelables ne reçoivent que 70’000 millions d’euros. L’Espagne est un pays fort ensoleillé, mais l’Allemagne la dépasse par le nombre de mètres carrés de capteurs solaires thermiques pour les habitations. En 2010, les installations éoliennes et solaires espagnoles ont épargné 45’000 millions d’euros d’importation de combustibles fossiles ! Le négoce énergétique espagnol, qui brasse annuellement de 120 à 130’000 millions d’euros, commençait à chanceler. Aussi le Gouvernement Rajoy servit-il sur un plateau aux compagnies électriques un décret qui a réduit les subventions aux énergies solaires et lourdement imposé fiscalement l’autonomie énergétique. Des milliers d’investisseurs y ont perdu leur épargne tandis que les énergies éolienne et solaire enregistrèrent un grave recul. Le gaz naturel en a été le principal bénéficiaire. Il en est résulté que la surcapacité industrielle fondée sur l’électricité et le gaz naturel permet à Endesa et à Gas Natural-Fenosa de procéder à des investissements et à des exportations de gaz excédentaire vers le Japon, la Corée du sud et l’Argentine.

En Espagne, le débat sur le nucléaire se trouve marginalisé en raison du manque de volonté politique du Gouvernement Rajoy qui masque la gravité de la situation économique et la corruption politique, problèmes aux grandes résonances médiatiques, auxquels s’ajoutent le chômage alarmant, la pénurie énergétique qui affecte des milliers de familles et le conflit relatif à la consultation sur l’indépendance de la Catalogne. A moins qu’un grave accident ne se produise dans l’une des centrales nucléaires en fonctionnement – ce que personne ne souhaite – il faut espérer que s’impose un modèle énergétique unifié à l’échelle européenne qui mise sur les énergies renouvelables et la fermeture progressive des centrales nucléaires. Toutefois, la nomination de Miguel Arias Cañete, ancien ministre du Gouvernement Rajoy, comme Commissaire européen chargé de l’énergie et du changement climatique, n’augure rien de bon car il paraît disposé à défendre l’énergie nucléaire sous le faux prétexte de freiner la dérive climatique.

Abstraction faite des circonstances politiques partisanes, l’Espagne aurait pu prendre la tête de la révolution solaire, mais elle est restée vassalisée au lobby nucléaire mondial. C’est le dictateur Franco qui l’y a attachée et bien attachée. Mais les antinucléaires, dont je suis, ne perdent pas l’espoir et nous poursuivrons notre combat pacifique pour une Europe dénucléarisée.

(*)            Journaliste et écrivain.
Président de l’Association “Una Sola Terra“.
Co-fondateur de “Els Verde-Alternativa Verda de Catalunya“.
Seul écrivain européen à avoir consacré un ouvrage à chacun des trois accidents majeurs de l’industrie électronucléaire :

El sindrome de Harrisburg, Chernóbil, el fin del mito nuclear, et Fukushima, el declive nuclear.

  • Santiago Vilanova, “La bomba atómica de Franco. Los objetivos militares de la energía nuclear en España“, Libres de l’Index, Barcelona, 2011.
  • “Espagne. Le gouvrenement sohaiterait disposer de la bombe atomique“, Le Monde, 24.08.1979.
  • L’accord entre l’Entreprise nationale de l’uranium (ENUSA) et Techsnabexport fut négocié par le président de ENUSA, Juan Basabe, et le président de la multinationale soviétique, Yeugeni Zahkov, il a été approuvé par le président de la Junte de l’énergie nucléaire espagnole, le lieutenant général Jesús Olivares Baqué. Le contrat, qui dépassait les 400 millions de dollars, fut ratifié en 1979 par le Gouvernement d’Adolfo Suárez. Il prévoyait que pour chaque 450 tonnes d’uranium naturel qu’ENDESA enverrait en URSS, la société Techsnabexport lui rendrait 75 tonnes d’uranium enrichi. C’est un article du directeur du département des pays occidentaux du Ministère du commerce extérieur de l’URSS, Vladimir Simakov, rapporté par la délégation à Moscou de l’agence EFE, qui dévoila ce contrat.
  • “J’ai pris la responsabilité du moratoire nucléaire il y a vingt et quelques années pour deux raisons : la sécurité et l’accablante responsabilité inhérente à l’impossibilité d’éliminer les déchets radioactifs. Mais les circonstances ont changé grâce à la sécurité due au perfectionnement technologique des installations et aux avancées substantielles dans la gestion des déchets. C’est pourquoi nous devons reconsidérer le moratoire.“ (El País, 21.10.2006. Déclaration de l’ancien Président du Gouvernement Felipe Gonzáles à l’Assemblée générale du Club de Madrid du 20 octobre 2006.

 

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