Dans le sud de la France, la fronde s’organise contre un site d’Areva qui traite des déchets radioactifs

par Emmanuel Riondé

Le Courrier de Genève

Mercredi 10 janvier 2018

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“LE NUCLÉAIRE TUE L’AVENIR”

 

Nucléaire X L’usine d’Areva Malvési, dans l’Aude en France, voit passer près du quart de l’uranium mondial. Celui-ci y est transformé en combustible pour les centrales nucléaires. L’opération produit des déchets nitratés, qui s’accumulent sur place depuis plusieurs dizaines d’années. Pour les détruire, Areva a conçu un projet d’incinérateur, récemment autorisé par les pouvoirs publics. Une véritable déclaration de guerre pour un collectif d’associations locales, qui dénoncent les risques de pollution et comptent «entrer en résistance» pour em- pêcher sa réalisation.

En novembre dernier, un arrêté préfectoral autorisait l’exploitation par l’usine Areva Malvési d’une «unité complémentaire dénommée TDN (traitement des nitrates)». Depuis de long mois, plusieurs organisations de la société civile locales s’opposent au projet. Egalement appelé Thor – pour «thermal organic reduction» –, celui-ci doit permettre de réduire les stocks d’effluents liquides de Malvési en détruisant les nitrates par combustion et en captant les éléments radioactifs résiduels dans de l’argile.

Déchets stockés depuis cinquante ans
Un procédé polluant, énergivore et encore mal maîtrisé, jugent les opposants. Le 5 novembre, près de 3000 manifestants descendent dans les rues de Narbonne pour manifester leur refus. Une semaine plus tard, une association locale – Transparence des canaux de la narbonnaise (TCNA) – appelle à «la résistance citoyenne». Une vaste banderole est déployée sur les remparts de la cité de Carcassonne: «Le nucléaire tue l’avenir.»

Il faut remonter de quelques décennies pour comprendre l’histoire dans laquelle s’enracine cette défiance. Le site d’Areva Malvési est inauguré en 1959 par Charles de Gaulle. Implantée sur une ancienne carrière de souffre, l’usine voit pas- ser chaque année près d’un quart de l’uranium mondial. Il entre sous forme de concentré d’uranium et ressort en tétrafluorure d’uranium (UF4), l’élément de base du combustible des centrales nucléaires. La transformation s’opère à l’aide d’acide nitrique concentré et produit des déchets nitratés, stockés dans des bassins à ciel ouvert.

Des restrictions
à respecter
«Tous les déchets produits depuis l’ouverture de l’usine sont encore là», explique André Bories, chercheur retraité en sciences de l’environnement et président de l’association Rubresus (pour la sauvegarde des Basses Plaines de l’Aude). «Malvési est avant tout une immense décharge, c’est un fait.» «Des centaines de milliers de tonnes de boues sont stockées à l’air libre dans ces bassins sans étanchéité construits dans les anciens terrils de la mine. Depuis cinquante ans, à chaque pluie, ils laissent filtrer dans le sol des éléments chimiques et radioactifs», dénonce le chercheur.

Certains espaces de stockage servent à la décantation des boues ou à l’évaporation des effluents liquides. Ces derniers sont concernés par le projet Thor, l’industrie nucléaire estimant désormais urgent de retraiter ces stocks d’effluents, bien qu’il reste près de 120 000 m3 de capacité de remplissage. Une situation qui, selon les opposants au projet, laissait le temps de plancher sur une autre solution pour retraiter les effluents de Malvési.

«Le principal problème posé par Thor, ce sont les rejets atmosphériques», souligne Mariette Gerber, médecin épidémiologiste et ex-chercheuse à l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche). «Il rejette du dioxyde d’azote et des particules fines. Or, comme notre région est ensoleillée, le dioxyde d’azote est transformé en ozone, soit le cocktail magique de la pollution de l’air.» De fait, l’une des raisons pour lesquelles l’usine et ses bassins à ciel ouvert ont été implantés dans la région est le climat méditerranéen qui y règne: du soleil pour accélérer l’évaporation, du vent pour disperser les effluves. Mariette Gerber alerte

«Malvési est avant tout une immense décharge, c’est un fait»

André Bories

aussi sur la présence de benzène et de phtalate DEHP, un perturbateur endocrinien tristement réputé. «Nous avons été en partie entendus, nuance-t-elle. Le préfet a exigé des restrictions sur les émissions de dioxyde d’azote et de composés organiques volatiles. C’est positif. Mais il va falloir se donner les moyens de s’assurer que ces restrictions seront respectées par Areva.»

Charles Sultan, professeur en endocrinologie pédiatrique à Montpellier, est moins conciliant. Il appelle à «s’élever contre la décision d’autoriser TDN, au motif que les concentrations de phtalates et de dioxines ne sont pas dangereuses». Selon lui, c’est bien «l’accumulation pendant des années qui représente

un risque par la superposition des sources».

Un procédé expérimental

«Unité de traitement» pour Areva, Thor est considéré comme un «incinérateur» par les opposants au projet: «Areva refuse de parler de combustion et d’incinération mais le procé- dé est bien celui d’un four transformant, à 850° C, le charbon en gaz, explique André Bories. Il s’agit de brûler 5700 tonnes de charbon par an, pour réduire les effluents à l’état de cendre. Et c’est donc bien un incinérateur.»

L’association TCNA a documenté l’expérience inquiétante de deux sites situés aux Etats- Unis ayant adopté la technique Thor pour gérer des déchets nucléaires ou issus de la transformation de l’uranium. Pour Fabrice Hurtado, président de TCNA, la cause est entendue: «Ce projet industriel expérimental sacrifie l’avenir de la population locale sur l’autel du retraitement des déchets.»

Des précédents inquiétants
Un sentiment renforcé par le passé de Malvési. En 2004, 30 000 m3 de boues polluées s’écoulent dans le périmètre alentour. En 2006, des bassins débordent. Les relevés effectués par la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad) à la suite de ces accidents indiquent que les effluents stockés contiennent aussi des éléments radioactifs. «De 1960 à 1983, l’usine Malvési a accueilli discrètement de l’uranium de retraitement, indique Hervé Loquais, du collectif Sortir du Nucléaire de l’Aude. Des éléments radioactifs ont été mélangés avec le reste.»

En plus de la sécurité des bassins, il y a celle de l’acheminement des produits. Le 10 mars 2001, deux wagons remplis de 100 tonnes d’acide fluorhydrique déraillent en gare de Narbonne. Leur relevage nécessite l’évacuation partielle de la population.

Face à ses opposants, la communication d’Areva met en avant son strict respect des procédures – commission de suivi, enquête publique, expertises – et vante une «empreinte environnementale réduite». «Nous avons réalisé des investissements pour sécuriser la zone lagunaire, conforté les digues des bassins», ajoute Nathalie Bonnefoy, directrice communication de la business unit Chimie-Enrichissement d’Areva. «Les deux expertises demandées par la Préfecture, celles du professeur Bernier et de l’IRSN (l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire), ont conclu à l’absence d’impact environne- mental et nous considérons que Thor a plus d’avantages que d’inconvénients par rapport aux solutions alternatives. Nous nous engageons à respecter les nouvelles prescriptions émises par la Préfecture.»

Le puissant lobby d’Areva

Si quelques élus locaux s’opposent au projet, d’autres le soutiennent. Didier Codorniou, premier vice-président (Parti radical de gauche) de la région Occitanie, a salué «la décision responsable du préfet de l’Aude». «Il a mesuré tous les enjeux de ce dossier et trouvé un juste mi- lieu entre la demande de l’industriel et les remarques des associations écologiques», a-t-il déclaré mi-novembre.

Après s’être exprimé contre TDN, le maire de Narbonne, Didier Mouly (divers droite), reste silencieux depuis l’autorisation de la Préfecture, à l’image de nombreux élus préférant rester discrets. Un positionnement que Fabrice Hurtado, de TCNA, explique en partie par le poids

d’Areva dans l’économie locale: «Ils soutiennent le club de rugby, financent le festival Charles Trenet. Ils savent se fondre dans la population.» Areva Malvési met en avant ses 220 salariés dont «près de 75% habitent dans les communes du grand Narbonne» ainsi que 100 emplois «induits auprès d’entreprises sous-traitantes» et «plus de 10 millions d’achats réalisés chaque année dans la région». André Bories y voit surtout «la force du lobby nucléaire». «Dans l’économie locale, le tourisme ou la filière vinicole génèrent bien plus de ressources que l’usine Malvési, mais chaque fois que nous avons rencontré les élus, Areva était déjà passée, et ils avaient tous en main des dossiers avec des chiffres rectifiés.»

Selon Areva, Thor devrait être opérationnel in 2019. Pour André Bories, c’est une occasion manquée: «En ce moment, le recyclage a le vent en poupe. Il y avait la possibilité d’enclencher une dynamique vertueuse en adoptant d’autres solutions, par exemple l’extraction du nitrate pour le transformer en acide nitrique et le réutiliser, plutôt que le détruire. Là, on choisit le procédé le plus polluant et le plus consommateur d’énergie. Alors que l’on multi- plie les exigences auprès des citoyens, on donne quitus aux industriels pour polluer!»

Pour Fabrice Hurtado, de TCNA, la guerre est déclarée: «Qu’allons-nous léguer à nos enfants? Des cancers? A un moment, il faut dire non. Nous entrons désormais en résistance: nous allons réfléchir à une action en justice, à un référendum régional… Et s’il le faut, nous irons jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme.» La course contre la montre est lancée. BASTA!

Cet article est à retrouver en intégralité sur le site bastamag.net

 

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