Mises en garde de l’ASN concernant l’enfouissement des déchets radioactifs et la fusion des cœurs de réacteurs

Hugues Henri

Source : Academia

https://www.academia.edu/35742843/CHRONIQUES_ANTI-NUCLEAIRES_MISES_EN_GARDE_DE_LASN_CONTRE_LENFOUISSEMENT_DES_DECHETS_RADIOACTIFS_ET_LA_FUSION_DES_COEURS_DE_REACTEURS

 

Dans un avis daté du 8 janvier et publié le 9 février (2015) sur son site Internet, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) recommande que les recherches “soient approfondies” dans les domaines du conditionnement des déchets nucléaires, de l’enfouissement en profondeur des déchets, du transport de substances radioactives et des accidents nucléaires graves. Ce document signé de la direction collégiale de l’ASN met en évidence des carences dans la gestion des déchets radioactifs, révèle des incertitudes sur la viabilité du projet Cigéo * d’enfouissement des déchets nucléaires les plus dangereux dans l’Est de la France et souligne la fragilité des réacteurs nucléaires face à un accident grave.

La gestion désordonnée des déchets nucléaires

L’ASN rappelle qu’il existe une grande variété de déchets radioactifs parmi lesquels certains sont mal répertoriés, dont on ignore le contenu radioactif et chimique et pour lesquels il n’existe pas encore d’emballage disponible. Un problème aigu qui concerne certains déchets produits par le passé. Entre 1966 et 1998, des déchets de l’usine de La Hague (Cotentin) d’Areva * ont été stockés en vrac dans sept installations nucléaires. Ces déchets mal connus doivent maintenant être repris et conditionnés. L’ASN estime que les déchets radioactifs “destinés à être stockés dans une installation de stockage encore à l’étude doivent faire l’objet de recherches sur leur comportement en stockage”. L’Autorité considère aussi que l’on en sait peu sur “le comportement à long terme des colis de déchets en conditions de stockage”, ainsi que sur “le comportement à long terme en stockage de matières radioactives qui ne sont pas aujourd’hui considérées comme des déchets”, comme les combustibles au plutonium (MOX).

Par ailleurs, l’Autorité souligne un manque de compréhension sur “le comportement des déchets de boues bitumées”, des déchets inflammables. Elle note aussi que les connaissances doivent progresser sur la production d’hydrogène – un gaz inflammable et explosif, au sein des “colis” de déchets nucléaires (et particulièrement les déchets contenant du bitume). Or le projet Cigéo * prévoit l’enfouissement à 500 mètres sous terre de dizaines de milliers de fûts de déchets radioactifs bitumineux qui présentent des risques d’incendie et d’explosion.

L’enfouissement des déchets nucléaires en question

L’ASN porte un regard sévère sur l’enfouissement des déchets nucléaires en profondeur, jugeant qu’il faut “mieux appréhender les différentes composantes de la sûreté à long terme du stockage”. Elle constate des zones d’ombre autour des “phénomènes physico-chimiques, biologiques, mécaniques et thermiques au sein d’un stockage” et demande le développement de travaux “en vue de la gestion réversible d’un stockage”. L’ASN s’interroge également sur “la transmission des compétences, des savoirs et de la mémoire sur des échelles de temps appropriées”. Beaucoup d’inconnues persistent donc sur les risques liés à l’enfouissement des déchets les plus radioactifs, que l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra)* voudrait démarrer dans dix ans, en 2025.

Fusion des cœurs de réacteurs : l’ASN confirme la vulnérabilité des réacteurs en service

En ce qui concerne les accidents nucléaires graves sur les réacteurs existants et futurs, l’ASN affirme que les données recueillies à ce jour “présentent encore de grandes incertitudes quant à la capacité à prévenir la fusion du cœur”. Des interrogations qui s’étendent à la capacité de la cuve à résister au combustible en fusion, à la tenue de l’enceinte de confinement, ainsi qu’à l’efficacité de la filtration des rejets radioactifs dans l’environnement en cas d’accident grave. L’Autorité rejoint les conclusions de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN)* sur la vulnérabilité des réacteurs lors d’un accident de fusion, auxquelles le Journal de l’énergie a récemment consacré un article.

Commentaires

La situation n’évolue guère en France en ce qui concerne les réponses urgentes à rechercher et à mettre en œuvre pour les deux problèmes principaux posés par le tout nucléaire : La question primordiale du retraitement des déchets hautement radioactifs à vie longue, vis-à-vis de laquelle, la pseudo solution de l’enfouissement profond se révèle inappropriée et dangereuse y compris selon l’ASN qui prend enfin position en énonçant clairement les limites et les dangers de cet enfouissement. C’est avec circonspection et de manière nuancée que cet avis a été rendu mais sur le fond, la cause est enfin entendue, l’ASN recommande sinon l’abandon du projet de l’ANDRA, tout du moins de prendre au préalable toutes les précautions pour permettre un retour en arrière et la gestion réversible du stockage, c’est-à-dire que si cette gestion de l’enfouissement se révélait problématique pour ne pas dire désastreuse, il sera impératif de stopper net l’enfouissement et de procéder à une autre forme de retraitement ou de stockage, selon la forme et la nécessité impérative que cela prendrait.

L’autre question qu’il faut traiter impérativement, c’est la question du risque de fusion du cœur de réacteur nucléaire en cas d’arrêt de refroidissement, qui pourrait survenir dans nombre de réacteurs anciens même après le « grand carénage » promis par EDF* pour remettre les centrales françaises de plus de trente ans d’âge aux normes post-Fukushima. L’IRSN a produit un rapport démontrant que ce risque d’accident majeur existait, qu’il y avait une forte probabilité qu’il advienne à une échéance imprévisible. Là encore, l’ASN ne fait que confirmer ce que l’IRSN a déjà affirmé et cela corrobore cet état de fait dénoncé par Greenpeace et Réseau Sortir du Nucléaire: en France, l’Etat a choisi d’ignorer ce risque majeur d’une catastrophe nucléaire avec fusion du cœur du réacteur, comme cela s’est déjà produit à Three Miles Island aux USA en 1978, à Saint Laurent des Eaux en 1980, à Fukushima en 2011. Les cuves en ciment et celles en acier des réacteurs des vieilles centrales françaises à eau pressurisée ont dépassé leur durée de vie de 30 ans garantie par leur concepteur, l’américain Westinghouse. Elles ont été bombardées par des isotopes hautement radioactifs qui ont ébranlé leurs structures moléculaires, provoquant d’innombrables microfissures dans le béton et dans l’acier. On ne peut pas changer cela, c’est impossible, il faut arrêter ces réacteurs et les démanteler, puis réhabiliter les sites. C’est à cela que se sont attelés les autorités et les industriels allemands de l’énergie. Très récemment, le gouvernement allemand par la voix de sa ministre sociale démocrate de l’énergie a demandé fermement à Ségolène Royal de définir au nom du gouvernement français les dates et modalités d’arrêt et de démantèlement de la centrale nucléaire de Fessenheim dans le Bas Rhin, conformément aux engagements de François Hollande pendant la campagne présidentielle de 2012. Cette démarche sera certainement perçue par certains milieux franchouillards et chauvins comme une sorte d’incongruité malvenue et même comme une ingérence inqualifiable de la part d’un membre d’un gouvernement étranger, qui lui s’est engagé résolument dans la sortie du nucléaire. Il n’empêche que cette démarche démontrait aussi l’inquiétude des populations allemandes frontalières avec l’Alsace envers cette centrale nucléaire dont tous les voyants sont au rouge en tant que doyenne de toutes les autres centrales françaises. Il semble qu’il ne soit pas certain que malgré les engagements verbaux de ce gouvernement, Fessenheim soit bientôt arrêtée et démantelée, car Ségolène Royal s’est défaussée sur EDF pour la prise de décision qui aurait du lui revenir. Il faut que cela soit désormais tranché, quand Fessenheim sera-t-elle arrêtée et démantelée ? Quoi qu’il en soit, si un évènement tragique devait advenir dans l’une de ces centrales qui comme Fessenheim ont atteint leurs limites d’âge et de fiabilité, surtout s’il advenait un accident grave du type de la fusion d’un cœur de réacteur, ce gouvernement comme ceux qui l’ont précédé depuis 1975, date de la mise en route du “Tout nucléaire” en France métropolitaine devra en assumer toutes les conséquences. Il ne pourra, tout comme ses prédécesseurs pas échapper à sa mise en cause pour sa non prise en compte des risques majeurs générés par la perpétuation du tout nucléaire dans ce pays, ni pour celle d’avoir ignoré les mises en garde de l’IRSN et de l’ASN. Il est révélateur que les plans d’urgence pour parer à ce genre d’éventualités soit souvent dérisoires, les projections d’évacuation des populations riveraines des centrales ne concernent que des périmètres de dix kilomètres de diamètre, alors qu’ils furent étendus à plus de trente kilomètres pour Tchernobyl et Fukushima ; les stocks d’iode à distribuer en cas d’irradiation ne sont pas constitués dans les sites concernés ; les unités spécialisées dans l’intervention en milieu irradié n’existent pas encore et tout est à l’avenant. Nous sommes le pays qui détient le triste record d’avoir la plus grande densité de réacteurs nucléaires situés pour la plupart dans un rayon de moins de cent kilomètres des plus grandes agglomérations françaises et nous voyons se maintenir une situation d’enlisement dans le tout nucléaire, la part des énergies renouvelables et des “négawatts” restant inférieure dans notre pays à celle développée dans la plupart de nos voisins européens. Il ne suffit pas de proclamer une volonté toute formelle de réduire la part du nucléaire à 50% d’ici à 2025. Cette promesse n’a rien d’une certitude gravée dans le marbre quand l’on entend les atermoiements sur la question du nucléaire chez Ségolène Royal. Le dernier en date porte sur le remplacement des vieilles centrales par des nouvelles, or quand on voit les déboires de l’EPR aussi bien en Finlande qu’à Flamanville, il saute aux yeux qu’il y a un gros problème de maîtrise dans la construction de ces nouvelles centrales : maîtrise des coûts, maîtrise des délais, maîtrise des technologies. Pourquoi s’acharner encore et encore dans cette impasse en y consacrant autant d’argent, de moyens alors qu’il est évident que le nucléaire régresse chez tous nos voisins ? Tirons les bonnes conclusions au plus tôt, avant qu’il ne soit trop tard, qu’un Fukushima français arrive et irradie un ou plusieurs départements …

 

(*)

CIGEO : Centre industriel de stockage géologique.

AREVA : Ancien nom d’OURANO, spécialiste français du nucléaire.

ANDRA : Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs.

IRSN : Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire.

EDF : Electricité de France.

 

 

1 commentaire

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Une réponse à “Mises en garde de l’ASN concernant l’enfouissement des déchets radioactifs et la fusion des cœurs de réacteurs

  1. Non il ne faut pas démanteler tant que la radioactivité des installations atomiques est élevées. Démanteler revient à exposer inutilement des travailleurs à un risque radioactif incommensurable, démanteler revient à produire des tonnes de nouveaux déchets radioactifs dont ils ne savent que faire, démanteler conduit à lancer sur nos routes/autoroutes/voies ferrées des centaines de convois de déchets radioactifs nuit et jour pendant des décennies et à exposer les riverains/automobilistes/régions aux risques de contaminations radioactives.
    La seule solution censée est l’arrêt immédiat des installations nucléaires, leur mise sous surveillance pour le temps nécessaire (une bonne centaine d’années minima voir beaucoup plus), attendre que la radioactivité mortelle est suffisamment baissée, inscrire tous les promoteurs du nucléaire civil et militaire (ingénieurs, techniciens, directions, politiciens) sur la liste des salariés en charge de ce démantèlement éventuel et sur la liste des « liquidateurs » en cas de catastrophe, l’arrêt de la production de déchets radioactifs par la fermeture de toutes les installations atomiques du CEA, de EDF, d’Orano-Areva.
    Contraindre les défenseurs de la destruction atomique (les meilleurs scientifiques du monde nous a-t-on suriner pendant des décennies) à trouver les solutions à la monstruosité qu’ils ont enfantée et développée.

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