Fukushima

 

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Interview d’Ivo Rens, professeur honoraire de l’Université de Genève, réalisée par Radio Zones, à Genève, le 12 avril 2011, diffusée le 15 avril 2011.

Q. Que vous inspire Fukushima ?

R. Une immense tristesse.

Une grande admiration pour le courage et le sang-froid du peuple japonais.

A l’heure actuelle on ignore encore le nombre de décès.

La plupart sont dus au tsunami.

Certains sont causés par le tremblement de terre.

Quelques-uns sont provoqués par l’accident nucléaire.

C’est cependant l’accident nucléaire qui entraînera les conséquences les plus désastreuses pour le Japon en raison de la contamination radiologique durable de la terre et de la mer adjacente.

En effet, l’empoisonnement de la Biosphère, toujours en cours, se traduira à plus ou moins long terme, pour les humains, par des maladies, principalement des cancers, chez un nombre indéterminé de personnes, ainsi que par l’inhabitabilité, durable sinon permanente, d’un territoire densément peuplé et connu pour sa beauté.

Comme toujours dans le nucléaire, particulièrement en cas d’incident, et a fortiori en cas d’accident, l’information est déficiente en raison notamment de son caractère ésotérique, si elle n’est pas interprétée par des spécialistes vraiment indépendants du pouvoir politique, et du fait de sa rétention par les autorités désireuses d’éviter les mouvements de panique. Au surplus, de son origine militaire, la technologie nucléaire a conservé l’habitude du secret justifié par sa scientificité et sa dangerosité. Or, de la pratique du secret à celle du mensonge, il n’y a qu’un pas que les responsables de Fukushima avaient apparemment franchi à plusieurs reprises avant l’accident dans le but d’alléger des mesures de sécurité jugées trop coûteuses.

Le désastre n’est donc pas encore connu dans toute son ampleur, il s’en faut de beaucoup.

Q. Dès 1978, vous avez pris l’initiative de lancer l’Appel de Genève contre le surgénérateur SuperPhénix de Creys-Malville. Vous êtes parmi le petit nombre d’intellectuels à avoir prédit dans vos écrits, non seulement des graves accidents nucléaires, mais encore un Super-Tchernobyl. Quelles sont les raisons qui vont ont conduit à cette prévision ?

R. J’ai connu dans mon enfance, à Londres, en 1944, la vie sous les V1 et le V2 et j’en ai vu les destructions. Plus tard, après Hiroshima et Nagasaki, lors des expériences atomiques dans l’atmosphère, j’ai pris conscience des dévastations inhérentes aux armes nucléaires. Comme la plupart de mes contemporains, dans les années 1950, j’ai voulu croire à l’atome pour la paix promis par le Président Eisenhower et par le système des Nations Unies. Mais, contrairement à beaucoup, j’ai pris conscience des risques inhérents à cette technologie et, après le choc pétrolier de 1973-4, je me suis engagé dans le combat antinucléaire. Bien avant l’accident de Tchernobyl, survenu en avril 1986, j’avais prédit que surviendraient de redoutables accidents nucléaires. En voici les raisons :

1. Sur le plan philosophique, je nourris depuis longtemps une grande méfiance envers la course à la puissance qui caractérise notre civilisation industrielle habitée par la promesse “Vous serez comme des dieux” (Genèse.3.5). En physique, la puissance est le débit de l’énergie, de sorte que la course à la puissance se traduit par des concentrations toujours plus élevées d’énergie.

2. Sur le plan technique, je crois que plus l’énergie prélevée est concentrée, moins elle est maîtrisable. Or l’énergie nucléaire est, de loin, la forme la plus concentrée.

3. Sur le plan politique, je crois l’énergie atomique incompatible avec la démocratie. D’ailleurs, c’est en l’absence de tout débat démocratique que le recours à l’électronucléaire a été imposé aux Français. Je crois que son existence n’a pas peu contribué au dévoiement de la démocratie en France.

4. Enfin, j’ai longuement médité sur l’histoire des accidents nucléaires, ceux de Windscale en Grande-Bretagne et de Kychtym en URSS survenus tous deux en 1957, le second accident de Windscale survenu en 1973, celui Three-Mile-Island survenu en mars 1979 aux USA, enfin sur l’accident de Tchernobyl survenu en 1986 en URSS. Il n’y aura pas de troisième accident de Windscale car, par prudence, les Anglais ont débaptisé leur complexe nucléaire de l’endroit qui s’appelle désormais Sellafield !

Comme nos contemporains n’ont manifestement pas tiré les leçons de Tchernobyl, ces mêmes raisons m’ont conduit à conjecturer, depuis 1986, que d’autres accidents se produiront inéluctablement et qu’il y en aura de plus graves encore que celui de Tchernobyl.

Q. Ne peut-on pas considérer que les accidents de Tchernobyl et celui de Fukushima sont dus à des circonstances très exceptionnelles, à savoir une erreur de manœuvre sur un type de réacteur soviétique spécialement dangereux pour le premier, et un tremblement de terre avec tsunami exceptionnel pour le second, qui n’ont guère de chance de se reproduire ailleurs ?

R. Tout accident est provoqué par un concours de circonstances inattendu sinon exceptionnel. Il se trouve que les installations électronucléaires de par le monde, et pas seulement les réacteurs eux-mêmes, mais aussi les piscines adjacentes de refroidissement des combustibles usagés, les centres de retraitement de ces combustibles et les usines d’enrichissement d’uranium offrent autant de cibles tentantes aux groupes de fanatiques terroristes qui abondent à notre époque. Un attentat tel que celui du 11 septembre 2001 sur pareilles installations ne manquerait pas d’avoir des conséquences radiologiques qui pourraient dépasser de beaucoup Hiroshima et Fukushima.

Q. Comment expliquer que des Etats qui se réclament de la démocratie persévèrent dans une technologie aussi dangereuse ?

R. Question immense. On ne peut y répondre sans mettre en cause la course à la puissance et à la croissance qui caractérise nos sociétés industrielles et qui, à mon avis, entraîne le dévoiement progressif de nos démocraties. On enseigne depuis longtemps dans nos universités que les besoins en énergie ne cessent de croître, de sorte que nos économistes et nos politiques se croient contraints de rechercher les moyens d’y pourvoir.

Mais on omet le plus souvent de signaler le caractère captieux de cette notion de besoin qui recouvre deux réalités bien différentes, les nécessités vitales, d’une part, les désirs solvables, de l’autre. Il en résulte que toute prévision fondée sur l’accroissement indéfini des besoins présenté comme incompressible relève de la manipulation de l’opinion publique. Nos démocraties industrielles avancées subissent ce type de manipulation, donc la dictature des prétendus besoins en énergie.

Quant à la dangerosité des irradiations et contaminations radioactives, elle fait l’objet de controverses interminables. L’AIEA a longtemps prétendu que Tchernobyl n’avait causé que quelques dizaines de décès alors que les chercheurs indépendants articulent des chiffres en centaines de milliers de morts, sans compter les innombrables existences gâchées par la maladie ou le handicap. Les discours des nucléocrates débutent souvent par la formule : « Le risque zéro n’existe pas. » Autrement dit, il faut vivre dangereusement pour reprendre une formule inquiétante de Nietzsche.

Q. N’y-t-il pas moyen d’établir un seuil de dangerosité à ne pas franchir ?

R. Ce moyen existe et il est même de bon sens. Il me semble qu’aucun peuple, démocratiquement consulté, ne prendrait le risque de rendre durablement inhabitable une portion significative de son territoire. Or, le risque technologique majeur en matière nucléaire comporte l’inhabitabilité, par contamination radioactive, de régions entières. C’est là, me semble-t-il, un seuil d’inacceptabilité en démocratie. Imagine-t-on les Ukrainiens, les Russes ou les Biélorusses acceptant que leur campagne et plusieurs de leurs villages risquent d’être évacués de leurs habitants et déclarés durablement zones interdites ?

Ce seuil pourtant a été franchi une première fois en 1986 avec Tchernobyl, mais il a été masqué par la conjonction de plusieurs facteurs, dont le déficit démocratique du système soviétique et l’immensité du territoire soviétique.

Ce seuil vient d’être franchi une nouvelle fois à Fukushima, avec cette circonstance aggravante que, cette fois, est touchée une région densément peuplée.

Imagine-t-on ce qui adviendrait si pareil accident survenait à Fessenheim, dans le Haut-Rhin, à proximité de Mulhouse en France, de Bâle en Suisse et de Fribourg en Allemagne ? Ou à Nogent-sur-Seine, à une centaine de kilomètres en amont de Paris ? Ou à Pickering, à proximité de Toronto ?

On commence à se l’imaginer. En effet, l’Allemagne et la Suisse ont clairement signalé qu’elles envisageaient désormais de sortir du nucléaire à terme. Il en va tout autrement de la France, le pays le plus nucléarisé au monde, où subsiste la foi dans le nucléaire en raison principalement du formatage des dirigeants tant de gauche que de droite par les Grandes Ecoles dont les enseignants perpétuent une tradition industrialiste euphorique issue du saint-simonisme ou du marxisme.

Q. Que faire ?

R. Il y a urgence, pour l’humanité, à sortir sans délai du piège mortel de l’électronucléaire. A cette fin des mesures devraient être prises tant au niveau national ou européen qu’au niveau international.

Au niveau national ou européen, après le choc pétrolier de 1973-4, des scénarios énergétiques fondés sur le recours aux énergies renouvelables, principalement le solaire, ont été avancés par des auteurs compétents, comme le professeur Philippe Lebreton en France, Amory Lovins ou Barry Commoner, aux USA. Ces scénarios visaient à sortir progressivement de l’électronucléaire qui en était alors à ses débuts. Mais les investissements massifs qui auraient été nécessaires pour cela ont été captés par le lobby nucléaire qui a réussi à imposer son scénario en arguant de l’indépendance énergétique, mais aussi de rentabilité financière, hors accident, bien sûr !

Avant Tchernobyl et Fukushima, il pouvait paraître raisonnable de décider une sortie progressive du nucléaire, en misant sur son remplacement par les énergies renouvelables, mais leur essor, toujours plus justifié, fut enrayé par les investissements massifs dans le nucléaire et l’addiction aux hydrocarbures. Aujourd’hui, cette option n’est plus suffisante et elle est même devenue dangereuse.

Il me semble que, après Tchernobyl et Fukushima, la situation se présente tout différemment, car l’opinion publique des pays industrialisés commence à prendre conscience de l’inacceptabilité des coûts cachés de l’électronucléaire. Malheureusement, au cours des dernières décennies, l’économie de plusieurs de ces pays, à commencer par celle de la France, est devenue très dépendante de ce dernier.

La seule position responsable face à Tchernobyl et Fukushima, qui pourraient être suivis par d’autres désastres semblables, est l’arrêt immédiat de toutes les installations électronucléaires. Cette mesure de salut public devrait être accompagnée par un système de rationnement, dans un premier temps de l’électricité puis, dans un second temps, de toutes les formes d’énergie fossile. Le rationnement se justifie, dans nos sociétés à deux vitesses, par la nécessité de sauvegarder le fonctionnement des grands services publics et par celle de protéger les personnes à revenus modestes contre la rapacité des riches qui, en l’absence de rationnement, ne manqueraient pas de faire main basse sur toutes les formes d’énergie disponibles.

Pendant la IIème Guerre mondiale, alors que j’étais enfant, j’ai connu le rationnement de pratiquement toutes les denrées essentielles. Je sais donc d’expérience que le rationnement de certaines d’entre elles est un pis aller, mais un pis aller politiquement acceptable en cas de menace vitale, et je crois que, de toutes façons, nos sociétés industrielles devront nécessairement y avoir recours à brève échéance, dans l’économie de pénurie à venir, pour faire face à la déplétion pétrolière.

Par ailleurs, la communauté internationale devrait, me semble-t-il, décider d’urgence de :

1.- retirer à l’AIEA la promotion de l’électronucléaire et de renforcer ses pouvoirs en matière de lutte contre la prolifération des armes nucléaires,

2.- prononcer la caducité de l’Accord scandaleux de 1959 par lequel l’AIEA dépouille pratiquement l’OMS de toute autonomie en matière d’évaluation des conséquences sanitaires des accidents nucléaires,

3.- créer une Agence mondiale de promotion des énergies renouvelables,

4.- instituer, aux côtés du crime contre l’Humanité, un crime contre la Biosphère sanctionnant l’empoisonnement de la Biosphère et toute autre atteinte massive et durable à l’intégrité de cette dernière.

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